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Vivre et Comprendre

“Il est de la responsabilité de tous de veiller à ce que les nouveaux moyens de diffusion de l'information se traduisent par un enrichissement, et non un appauvrissement du patrimoine culturel mondial.” Pierre Joliot

Les Guignols sont encore en vie. Mais pour combien de temps?

Leur vrai-faux JT met en scène chaque jour sur Canal+ la vie politique française. Mais, alors que les médias ont renouvelé leur capacité de dérision avec de nouveaux formats, comme le Petit Journal sur la même chaîne, les Guignols nous font-ils toujours rire?

«Nous sommes en 2014, vous regardez l'ancêtre d'Internet, bonsoir!» Juste avant 20 h, PPD lance depuis le studio 104 de la Plaine Saint-Denis son salut quotidien en latex. Vingt-six ans que les Guignols de l'info flinguent à tout va, épinglant les travers et la démagogie des hommes politiques, des médias, des personnalités… Mais depuis l'âge d'or des années 90, du Chirac looser sympa au Sylvester Stallone tout puissant de la World Company, ces caricatures inspirées nous font de moins en moins rire.

«Ce qu'ils font, c'est de l'Aristophane», expliquait en 1994, dans un article de Télérama, l'historien des médias Jean-Noel Jeanneney:

«Il travaillait comme eux. Il plaçait à chaud au théâtre, qui était la télé de l'époque, les personnages de l'actualité. Il dénonçait les démagogues.»

Démonter le jeu politique, déglinguer les fausses valeurs, c'est un sport que pratique depuis vingt-six ans la joyeuse bande des auteurs, imitateurs, marionnettistes et réalisateurs, au sein du groupe Canal qui vient, lui de fêter ses 30 ans.

«Ils nous ont accompagnés un quart de siècle, il n'y avait qu'eux», pointe Roselyne Bachelot, ex-ministre de Jacques Chirac, souvent épinglée dans leurs sketches comme «la ménagère de moins de 50 de QI», un gag moyennement apprécié:

«Je rencontrais parfois des gens qui le prenaient pour argent comptant, et me croyaient carrément inculte», ajoute t-elle… Oui, les Guignols de l'info, avec leur finesse d'observation et leur mordant, ont marqué leur temps, inventant des running gags, instaurant nombre de phrases cultes, telles que «à l'insu de son plein gré» ou «le monsieur te demande», reprises dans les cours de récré, les cortèges de manifs, se glissant jusque dans le langage populaire.

Aujourd'hui, même si les marionnettes cartonnent moins qu'avant, leur jeu de massacre quotidien conservent ses adeptes, contrairement à certaines émissions comme Le Grand Journal, en baisse de forme.

Les courbes sont étonamment en formes. Ainsi, en septembre-octobre dernier, les 8 minutes du vrai-faux JT ont pu attirer en moyenne 1,8 million de fans (pour 8,4 % de part d'audience), résultats constants par rapport à la même période en 2013 (1,9 million de téléspectateurs pour 8,5% de PDA).

«Même si ils ont des hauts et des bas en fonction de l'actualité, ils sont complètement rentrés dans les mœurs, remarque Jean-Luc Mano, conseiller en communication politique. Leur journal reste un spectacle populaire, ils ont du talent, ils exploitent des bons thèmes. Dans ce genre d'humour, ils sont d'une relative finesse. Et les hommes politiques, même s'ils sont parfois fortement peinés, acceptent leurs caricatures, tellement heureux d'y être. La preuve, la plupart acceptent de côtoyer leur "double" en latex sur le plateau du Grand Journal».

Même sentiment chez Pascal Josephe, expert des media. «C'est un rendez-vous qui fait toujours rire ou grincer des dents. L'actualité nourrit leur esprit sarcastique, c'est un système inusable. Ca fait partie des soupapes dont les gens ont besoin dans cet univers dur et compliqué.»

Impact flou

Les conséquences réelles de l’influence des Guignols ont toujours été floues. L’idée que Jacques Chirac ait pu être élu en 1995, devenu sympathique notamment avec le slogan trouvé par l’émission, «mangez des pommes», a par exemple toujours été contestée par les auteurs de l’émission, comme Julien Hervé, qui expliquait dans une interview donnée à Fluctuat (relayée ici): «Notre influence reste de toute façon limitée car si nous avons fait élire Chirac en 95 avec «mangez des pommes», alors pourquoi ne l’a-t-on pas fait perdre en 2002 avec «super menteur»?»

Gérard Leclerc, président de la chaîne parlementaire LCP, estime que «personne n'est capable de dire l'influence exacte qu'ils ont sur le vote, ce n'est pas mesurable. En 1995, ils dépeignaient un Chirac plutôt sympathique, abandonné de tous, et il a été élu. En revanche, ils sont méchants depuis longtemps avec Jean-Marie Le Pen et le Front National ne cesse de progresser.»

Mais à l’époque, c’était dans le débat politique quotidien. Aujourd’hui? «On en parle peut-être moins», concède Gérard Leclerc. «Il y a un peu d'usure, ca ne fait plus événement comme avant».

A l'Assemblée

Au Palais Bourbon, chacun a un avis sur la question, et beaucoup de la tendresse pour les personnages.

Les personnalités politiques qui avaient déjà des carrières bien entamées dans les années 90 s'en souviennent comme d'une émission alors phare, qui n'est plus aussi influente qu'avant. Noël Mamère, maire de Bègles et ancien candidat vert à la présidentielle a beau considérer que Les Guignols, «c'est une nécessité, un programme de salubrité publique», il avoue lui-même qu'«avec les multiples chaînes de télé, [il] les regarde moins qu'avant» et que «dans les années 90, ils avaient plus d'influence, aujourd'hui, ce n'est plus la même chose, leurs moqueries sont noyées dans un magma d'autres caricatures.»

«A une époque, les politiques les craignaient, mais maintenant, il y a beaucoup d'émissions satiriques et humoristiques, leur influence a baissé», renchérit Eric Woerth, député UMP et ancien ministre.

«Aujourd'hui, si les politiques ont quelque chose à craindre, c'est plus du coté du Petit Journal!», s'exclame Daniel Goldberg, député PS de la Seine Saint Denis.

Chez les plus jeunes politiques, c'est d'ailleurs les caméras des équipes de Yann Barthès –plébiscité par le jeune public, devenu le détenteur du fameux esprit Canal+– qui sont les plus redoutées: Thierry Solère, député UMP des Hauts-de-Seine, voue aux Guignols une certaine sympathie, («avoir une marionnette aux Guignols, on ne s'en plaint pas»); Karine Berger, députée PS des Hautes-­Alpes, que les Guignols font bien rigoler, regarde plutôt du côté des caricatures «comme celles de Nicolas Canteloup sur TF1» qu'elle juge «plus fortes parce que plus politisées. Dans ma circonscription, on me les cite davantage..

Changement de formats

Vingt-six ans, c'est pourtant une belle longévité pour les pantins, même s'ils courent le risque de se laisser déborder. Le producteur des Guignols, Yves Le Rolland lui-même, sent les évolutions: «Avec Internet, la donne de l'actualité a changé. C'est le culte de l'instantanéité, c'est à qui lâchera la meilleure vanne le premier», observait-il déjà en mars 2013 dans un magazine télé belge. Même s'il voulait nuancer: «Mais on ne craint pas ce système. Nous ne sommes pas là pour donner de l'info mais pour la commenter.»

Mais sur ce créneau ils ne sont plus seuls depuis un moment. Une multitude d'émissions tournent en dérision les hommes politiques. «Dans les matinales radio, remarque Jean-Luc Mano, les humoristes comme Laurent Gerra ou Nicolas Canteloup passent juste après les journalistes. Ils tiennent lieu d'éditorialistes. Sur Internet et les réseaux sociaux, qui font caisse de résonance, on voit beaucoup de Guignols avant de regarder les Guignols le soir .»

Le philosophe François L'Yvonnet, auteur de l'ouvrage Homo comicus, voit lesSpitting images à la française condamnés. «Leur supposée liberté de ton, leur radicalité subversive, c'est du vent ! L'humour des Guignols, c'est un humour intégré au système, institutionnalisé, un humour des forts avec les forts, et pas un humour de résistance des faibles vis à vis des forts! Le fou du roi, lui, il pouvait y laisser sa peau, alors qu'eux ne critiquent jamais les gens qui les paient. Avec Internet, l'exercice va s'épuiser. On verra l'émergence d' intitiatives plus sauvages, de formes nouvelles d 'humour plus radical.»

Natalie Lhoste

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