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Vivre et Comprendre

“Il est de la responsabilité de tous de veiller à ce que les nouveaux moyens de diffusion de l'information se traduisent par un enrichissement, et non un appauvrissement du patrimoine culturel mondial.” Pierre Joliot

Michel Serres : "La plupart des politiques ne savent rien du monde moderne"

Michel Serres : "La plupart des politiques ne savent rien du monde moderne"

PARTIE 1 : LUI - Sage-femme, Garonne, Grand-papa ronchon. Rencontre avec Michel Serres, l’auteur de Petite Poucette, vendu à 200.000 exemplaires, sort cette semaine Le Gaucher boiteux. Entretien en trois parties.

Il a 84 ans et les yeux malicieux d’un enfant de 5 ans. Le philosophe Michel Serres publie Le Gaucher boiteux, un livre sur le nouveau monde, notre monde, dont on ne réalise pas encore vraiment les gigantesques bouleversements à l’œuvre. Un livre sur l’invention et le génie humain. Un livre d’espérance et de jubilations. Le livre d’une vigie, qui, depuis le haut du mat de notre époque, nous décrit les vagues qui nous traversent. Le JDD a rencontré cette semaine ce philosophe de la révolution douce autour de mots clés.

Tout mon travail depuis cinquante ans, c’est d’aider à la naissance du monde moderne. Je suis un accoucheur du nouveau monde, une sage-femme de ce monde. Dans le mot sage-femme (même les hommes qui exercent ce métier on les appelle des sages-femmes), le mot "sage" est très bien employé. Socrate disait qu’il était un accoucheur. Il accouchait des esprits individuels. Là, c’est l’accouchement du nouveau monde.

«La Garonne, est mon souvenir majeur et premier. Dans mon livre, je la prends comme ce grand récit, ce flux formidable qui crée l’univers»

Je suis né non pas au bord mais dans la Garonne, puisque mon père était marinier. On habitait dans le fleuve, sur une drague qui draguait les cailloux et les sables de la Garonne. Lors de l’inondation de 1930, ma mère était enceinte et mon père l’a sauvée des eaux avec son bateau. Je naviguais prénatal en quelque sorte… La Garonne, qui est mon souvenir majeur et premier. Dans mon livre, je la prends comme ce grand récit, ce flux formidable qui crée l’univers. Depuis le big bang, toute la matière nouvelle émerge, puis la vie, puis les espèces. Il y a de l’invention sans arrêt. La Garonne est l’image de cette coulée temporelle qui est le grand récit de l’univers. C’est l’univers qui invente. Il faut faire comme si nous étions des citoyens de la Garonne, de l’univers…

C’est le vrai sujet de mon livre, l’invention. Si vous voulez résoudre un problème vous utilisez une méthode, un chemin. Par conséquent, si vous voulez inventer, il faut sortir du chemin. Bifurquer. L’innovation, c’est une bifurcation avant tout. J’emploie le mot gaucher parce que cela ne va pas droit. Dans Le Gaucher boiteux, j’ai pris pour personnage principal quelqu’un qui est complètement bifurqué du corps, qui est gaucher et boiteux. Je ne dis pas que tous les héros, tous les inventeurs, sont gauchers, mais je remarque que dans les mythes de l’Antiquité il y a beaucoup de boiteux, c’est impressionnant.

«La plupart des politiques ne savent rien du monde moderne, c’est effrayant et impressionnant.»

Je l’appelle comme cela parce qu’il dit sans arrêt que "c’était mieux avant" et qu’il critique le monde d’aujourd’hui. Il râle. Il y a beaucoup d’intellectuels qui font commerce aujourd’hui de critiquer le monde. "Grand-papa ronchon" a peur. Il a la trouille, il perd les pédales. Il n’a pas pris le train en marche même si aujourd’hui, il a encore le pouvoir. Petite Poucette, qui est, elle, née dans l’ordinateur, a trente-cinq ans aujourd’hui. Dans un restaurant j’ai été abordé récemment par un ancien Premier ministre qui me saute dessus et me dit, "j’ai bien étudié ce que vous disiez et depuis quelques jours, je me mets à pianoter…" Je n’ai rien dit. Je ne suis pas méchant, pour quoi faire? Que la plupart des politiques ne sachent rien du monde moderne, c’est effrayant et impressionnant.

Il n’y a rien de plus extraordinaire que l’invention de Newton, l’attraction universelle. Pourtant, toutes les académies de toute l’Europe l’ont refusée pendant un siècle et demi. Newton avait découvert de l’attraction à distance! Cela apparaissait comme de la sorcellerie, de la magie. Personne ne l’a cru! Le nouveau n’était pas perceptible. Il y a aussi l’histoire d’Aristide Boucicaut, le monsieur qui a inventé le Bon Marché, le premier grand magasin. Pour ce faire, il classe ses produits. Il les range. Les gens arrivent, trouvent ça formidable et M. Boucicaut fait fortune. Mais au bout d’un an ou deux, il s’aperçoit que son chiffre d’affaires plafonne. Un beau matin, M.Boucicaut bouleverse les classements. Il mélange tout. Et la ménagère, qui avait l’habitude d’acheter des poireaux, pour les retrouver, elle doit passer devant les chandails, les marmites et hop, elle achète d’autres choses. C’est ça aussi, l’invention. Vous bouleversez le classement et en cherchant quelque chose vous tombez sur autre chose. C’est une bifurcation. Vous trouvez autre chose que ce que vous veniez chercher. Les Anglais ont inventé un mot, serendipity, qui veut dire "un heureux hasard?"

«Les problèmes du climat nous dépassent et pourtant nous en sommes les responsables. Ce que nous avons fait, nous ne savons pas le défaire. C’est mystérieux et troublant à la fois»

C’est un mot portugais qui veut dire fabriquer, fait de main d’homme. J’en ai un dans mon bureau, celui de l’oreille cassée dans Tintin. Le fétiche est fabriqué de main d’homme. Tout le monde le sait. Et cependant, il y a des gens qui vont se mettre à genoux devant un fétiche et prier parce qu’ils croient que c’est un dieu. C’est quand même curieux que des gens donnent à un produit fait par des hommes une puissance en dehors des hommes. Le fétiche, c’est cela. Cette double chose. Des hommes l’ont fait et on en a peur comme s’il était une puissance supérieure. Aujourd’hui, on a des problèmes de ce genre : par exemple, si à votre grand-père paysan on lui avait dit que les hommes faisaient le climat, il ne l’aurait pas cru. Pourtant, on sait bien à présent que ce sont les hommes qui font le climat. C'est à peu près sûr. On est responsables du climat, c’est nous qui le faisons, mais aussi nous en avons peur. Tout d’un coup, les problèmes globaux retentissent comme si nous étions fétichistes. C’est nous qui l’avons fait mais cela nous terrifie. Cela nous dépasse. Le problèmes du climat nous dépassent et pourtant nous en sommes les responsables. Ce que nous avons fait, nous ne savons pas le défaire. C’est mystérieux et troublant à la fois.

Une des caractéristiques du monde contemporain est l’importance donnée au virtuel. Je prends un exemple. Vous passez chez le marchand, vous lui achetez trois casseroles, et vous lui faites un chèque. Que dit ce chèque? Il est signé de votre nom, il y a le nom de la banque et il est à l’ordre d’un vendeur de casseroles. Avec ce chèque, je sais où vous habitez et que vous avez plus ou moins un rapport avec la cuisine. Tout d’un coup, avec ce chèque, je vais avoir sur vous des données. Ces données ont de la valeur, au final plus de valeur que la valeur du chèque lui même. Tout d’un coup, le trésor du monde n’est plus un trésor matériel ni un trésor d’argent mais un troisième trésor qu’on appelle les données. C’est même le grand problème du monde contemporain : qui va être propriétaire des données? Aujourd’hui, plus vous envoyez de messages sur vos téléphones ou Internet, plus Google a des informations sur vous. Tellement qu’il peut ensuite vous surveiller dans votre vie privée. Les données sont devenues le trésor, un trésor virtuel mais dont la valeur est considérable.

«Depuis Chirac, qui avait connu la guerre d’Algérie, nos chefs d’État, Sarkozy et Hollande, n’ont pas connu la guerre eux-mêmes. Cela n’avait jamais existé avant.»

Il y a encore beaucoup de gens très sévères avec les nouvelles technologies, des nostalgiques d’avant. Quand j’en rencontre un, comme j’ai 84 ans, je dis toujours, ça tombe bien, "avant, moi, j’y étais aussi". Et à cette époque-là, on était gouverné par Franco, Mussolini, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot, rien que de braves gens. Cela a fait en tout 100, 150 millions de morts. Qu’est-ce que c’était mieux! Aujourd’hui, dans l’âge doux, nous vivons en Europe depuis soixante-dix ans en paix. Ce n’était pas arrivé depuis la guerre de Troie! Jamais! Nous vivons vraiment un âge doux. Il y a quelques années, au moment de la guerre du Golfe, j’étais à Stanford, et j’avais découpé une photo dans le San Francisco Chronicle. C’était la photographie de Bush, Blair et Aznar, qui préparaient la guerre du Golfe. J’avais demandé à mes étudiants, ce qu’il y avait de nouveau dans cette image. A mes yeux, c’était un tableau unique dans l’histoire occidentale. C’était la première fois que des chefs d’État n’ayant jamais connu la guerre essayaient de la faire. Depuis Chirac, qui avait connu la guerre d’Algérie, nos chefs d’État, Sarkozy et Hollande, n’ont pas connu la guerre eux-mêmes. Cela n’avait jamais existé avant. Prenez cet autre fait : une femme de 60 ans aujourd’hui est plus loin de sa mort qu’un nouveau-né en 1700! Ajoutons les progrès des dents. Les vieux paysans "d’avant" étaient tous édentés… En deux générations, la dentition occidentale a changé. Un médecin aujourd’hui dans son cabinet peut rencontrer un homme de 60 ans qui vient le voir et qui n’a jamais souffert! Cela non plus ce n’était jamais arrivé dans l’histoire! Jamais, jamais. La douleur était permanente, quotidienne, dans la vie des hommes. L’âge doux est doux, ce n’est pas seulement une question de nouvelles technologies.

«La chose dont je suis certain, c’est que ce n’est pas avec la trouille qu’on invente, qu’on fait l’avenir et qu’on aide les enfants.»

Souvent, on me demande ce qui va se passer demain. Je réponds que je ne suis pas Madame Soleil. On ne peut jamais présumer. On ne peut pas savoir comment ça va rebondir. Par exemple, dans la navigation. Quand les bateaux à vapeur sont arrivés, tout le monde a dit la voile, c’est fini. Aujourd’hui, presque un siècle plus tard, si vous arrivez dans un port, vous allez pourtant voir des centaines de bateaux à voile. La plaisance a récupéré la voile. Si vous me demandez ce que vont devenir les journaux papier, je dis que je n’en sais rien. Peut-être que le papier revivra sous une autre forme. Ou peut-être pas! La chose dont je suis certain, c’est que ce n’est pas avec la trouille qu’on invente, qu’on fait l’avenir et qu’on aide les enfants.

On est aussi en train de détruire le monde. Il n’y a plus d’oiseaux en région parisienne. Je le vois bien dans mon jardin. J’arrive de Bretagne, je n’ai plus guère vu de mouettes. Il n’y a plus de poissons. La destruction des espèces animales est exponentielle. Il est probable que la révolution industrielle soit responsable de cela, que l’exploitation des énergies fossiles a produit des effets dévastateurs. L’âge doux est en train de s’installer sur une révolution industrielle qui s’essouffle parce que justement elle était en train de détruire le monde. En une heure, un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes. Ça fait douze par minute. Et le plus souvent, ils meurent de faim au milieu d’une agriculture prospère, victimes du marché mondial, de la spéculation sur les produits alimentaires. La solution de l’âge doux serait d’ôter les produits vitaux de la spéculation boursière. Interdiction de jouer à la Bourse sur le riz, le blé, le sucre! C’est la spéculation qui tue. Cela serait une solution mondiale à prendre : les produits alimentaires sont des produits sacrés. On voit bien qu’il y a des décisions à prendre tous ensemble. Sur le climat, sur les espèces animales, parce que cela nous concerne tous. Celui qui verra comment faire, au niveau global, sera le grand homme du monde de demain. C’est lui, le futur grand inventeur. Le "gaucher boiteux" de demain.

Le Gauche boiteux, Le Pommier, 280 p., 22 euros.

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