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Vivre et Comprendre

“Il est de la responsabilité de tous de veiller à ce que les nouveaux moyens de diffusion de l'information se traduisent par un enrichissement, et non un appauvrissement du patrimoine culturel mondial.” Pierre Joliot

À quoi peut-on dire qu’une ville est belle ? L’exemple de Brest.

À quoi peut-on dire qu’une ville est belle ? L’exemple de Brest.

À quoi peut-on dire qu’une ville est belle ? L’exemple de Brest.

1 juin 2015

On m’a dit que Brest était moche.
Brest est grise, Brest n’a pas d’âme, Brest a été construite en quadrillage comme chez les américains.
J’ai fini par dire que Brest était moche, moi aussi. Pour faire comme tout le monde, peut-être. Je ne sais plus. Pour montrer que je n’étais pas dupe. Que je savais de quoi je parlais. Parce que j’étais d’ici, quand même. Pour dire que j’avais vu, moi aussi.
Même ici, de bons vieux brestois de souche dénoncent sa laideur, comme agacés qu’on ose dire parfois qu’en fait, elle est belle (chut, ne le dites pas trop fort, ils s’énervent facilement). Brest est moche, un point c’est tout.
Et comme je ne m’étais jamais posé la question, moi, de savoir si Brest était belle ou pas, j’ai dit qu’elle était moche. Un point c’est tout.
Oui mais maintenant, les gens me demandent : « c’est vrai que c’est moche, Brest ? ».
Hum… Bonne question… Non. Elle ne l’est pas. C’est bête hein : je n’avais pas fait attention. Parce que je m’en fichais. Mais maintenant que je suis ici, il faut que je donne la bonne réponse à cette question que je ne m’étais jamais posée : est-ce que, par hasard, Brest pourrait être belle ?

À quoi peut-on dire qu’une ville est belle ? Qui décide de ça ?

Moi, je ne m’étais jamais posé la question : Brest, je la vivais.
Brest s’est imposée à moi par les liens du sang. Elle n’avait pas besoin d’être belle. Tout ce dont j’avais besoin, c’était que Brest restât Brest. Pour m’accueillir encore. Et peut-être un jour, définitivement.
Qu’il y ait toujours le Port de Co pour que j’y use mes semelles les après-midis d’été, d’hiver, de printemps. Pour que j’y hume l’iode sur fond de mouettes. Dans le soleil ou la grisaille. Dans la bruine et dans le vent, pour que j’aille me sentir toute petite à côté de l’Abeille Bourbon, fière à côté de la Recouvrance, vivante face à la Rade. Pour boire des coups au Tara Inn, manger un bout sous le cours d’Ajot, et acheter du chocolat au Comptoir Irlandais.
À Brest je voulais voir la rue de Siam, qui a changé tant de fois de visage ces trente dernières années. Qui a eu la bonne idée de laisser Dialogues où elle se trouvait. Et c’est tant mieux : parce que c’est la plus belle librairie que je connaisse, dans le monde entier. Et j’ai voyagé. Et mon père est libraire, donc je devrais être parti pris. Par solidarité filiale. Mais à choisir, je choisirais Dialogues, à Brest, dans son écrin de Siam. Ses 2 niveaux, ses verrières, son café, ses rayons où je trouve tout, ses livres à l’infini et son esprit brestois. Qu’est-ce que c’est, l’esprit brestois ? Je ne saurais vous dire avec exactitude. Mais je sais que la librairie Dialogues le possède.
Je me fichais de savoir que l’hôtel de ville eût des airs néo staliniens : moi je le trouvais grandiose. J’aimais observer les gens qui posaient souriants sur ses marches, juste avant de se dire « oui ». Ou juste après. De là haut, voir la Rade comme par enchantement. Et juste à mes pieds, les jets d’eau sortis du sol comme par magie pour rafraichir des enfants aux rires cristallins dès qu’il faisait trop chaud.
Je me fichais des allures austères de la fac de Brest. Parce que j’avais usé mes fonds de pantalon sur les bancs de Paris IV, à Porte de Clignancourt, en deuxième année de DEUG (quand il y avait encore des DEUG). Et que s’il faut parler de laideur alors oui : parlons de Porte de Clignancourt et de ses odeurs de merde le matin, à 8h…
À Brest il y avait la riche histoire de ma famille. De ceux que je connaissais, et des autres, partis avant que j’arrive. Mon existence que je devais à des marins qui avaient suffisamment voyagé pour faire ce qu’ils font souvent : ramener à Brest la femme qui avait saisi leur cœur pour fonder avec elle une famille. Ici.
À Brest avait disparu l’enfance de ma grand-mère dans les ruines d’une ville entièrement rasée par les bombardements. Vous savez, quand on dit « complètement rasée » en parlant de Brest, ce n’est pas juste pour faire les malins. Non non. La ville a disparu. Plus rien. Puis elle est réapparue. Sortie de terre par-dessus des couches et des couches d’immeubles du passé, disparus à jamais avec le monde d’avant.

Et la Brest d’après, d’aujourd’hui, fut reconstruite avec tant de hâte qu’il n’y eut pas le temps de la faire belle.
C’était ce que je disais : pour expliquer la mocheté brestoise.

Et un jour, j’ai vécu à Brest. Alors j’ai vu Brest.
Et puis je suis venue. J’ai posé mes cartons et j’ai regardé autour de moi cette ville que j’avais acceptée pour être moche.
Et je l’ai vue. Et quelle surprise !
J’ai vu les barres d’immeubles qui faisaient ressembler certains quartiers brestois à n’importe quelle bourgade de banlieue parisienne, lyonnaise, lilloise… Bref : à n’importe quelle banlieue.
J’ai vu des façades grises, oui, et même quelques immeubles laids, prêts à s’effondrer.

Et j’ai vu tout le reste.

J’ai vu Brest.
J’ai vu comme les façades multicolores de Kerinou s’éveillaient au soleil. Notant au passage que oui : il y a du soleil à Brest. Au moins une fois par jour, comme le dit la légende, qui n’en est pas une. Foi de brestoise : ce soleil-là, je le guette tous les jours et tous les jours il paraît, au moins une fois. Parfois même des journées entières. C’est ce qui donne à Brest ses relents de côte d’azur. Ou d’Irlande. Suivant les humeurs.
J’ai vu le pont de Recouvrance, dressé majestueusement entre la rive gauche et la rive droite. Entre ce Château magnifique, qui se visite pour pas un rond ; et la tour Tanguy. J’ai vu, en empruntant le pont de l’Harteloire au petit matin, la ville entière perchée sur sa colline, se parant des roses et or du soleil qui n’était pas intimidé par l’hiver.
J’ai vu les murs des Quatre Moulins et leurs scènes de la vie d’ici, peintes dans les couleurs que nous y voyons. Car Brest, ce n’est pas le gris, finalement. Et il faut la regarder en vrai, pour le voir. Les couleurs de Brest sont l’ocre, le saumon, tous les bleus, de l’azur au marine, en passant par le ciel. Les roses et les oranges de feu. Le vert profond des bois qui l’enlacent. Les violets de ses hortensias, et les blancs. Les blancs des voiles et des coques de bateaux. Le blanc des nuages. Les blancs des mouettes et de l’écume.

Et mon coeur a battu, aux pieds de Saint Louis : quand j’ai respiré les fleurs qui y poussent au printemps. Quand j’ai levé les yeux vers son clocher, si haut, que mon grand-père avait hissé là.

Comment Brest fait-elle pour être si belle ?
Brest est devenue belle sans que je le fasse exprès. Comme une personne est indiscutablement belle dans les yeux de ceux qui l’aiment. Parce qu’ils la regardent vraiment. Profondément, pour tout ce qu’elle est, pour tout ce qu’elle vit.

Brest, je l’ai regardée pour de bon. Je l’ai vue si belle de ses imperfections : comme cette femme qui aurait une ride là, une cicatrice ici. Un truc en trop ou en pas assez. Une femme, une vraie de vraie, qui aurait ce charme-là d’avoir vécu, respiré, existé. Et qui le porterait sur elle avec majesté. Qui, dans tous ses contrastes, dans tous ses paradoxes, dans toutes ses surprises serait, sans savoir comment : magnifique.
Brest n’est pas belle comme Paris. Elle n’est pas belle comme New York, elle n’est pas belle comme Athènes. Mais, croyez-moi, elle n’est laide ni comme Paris, ni comme New-York, ni comme Athènes.
Longez l’Arsenal au lever du soleil, regardez Plougastel au détour de Saint Marc, allez faire du paddle au Moulin blanc, admirez la Rade depuis le pont en allant ou en revenant de la presqu’île. Mangez Thaï, Indien, chinois et italien, j’ai de bonnes adresses. Montez et descendez la rue Jean Jaurès dans le crachin d’automne et dans les rafales d’hiver. Sentez la mer et écoutez-la vous raconter les secrets de cette ville qu’elle a vu dans ses pires heures comme dans ses jours glorieux. Venez, et vous verrez.
Brest est imparfaite et c’est parfait comme ça.
Brest est moche et Brest est multiple. Il n’y a aucun endroit au monde comme Brest. Pour voir à quoi ça ressemble, il faut donc venir à Brest. Brest est unique. Brest est Brest.
Avec son âme vieille et jeune, cassée, balafrée, humide et ensoleillée. Brest est liftée et pimpante, ridée et craquelée. Brest voit la mer où qu’elle se tourne. Elle la surplombe avec son charme et son humour. Son air pince-sans-rire et ses accents de partout.

Brest, et son âme…
Brest, et je le dis maintenant en sachant complètement de quoi je parle.

Brest est belle.

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