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Vivre et Comprendre

“Il est de la responsabilité de tous de veiller à ce que les nouveaux moyens de diffusion de l'information se traduisent par un enrichissement, et non un appauvrissement du patrimoine culturel mondial.” Pierre Joliot

"La fillette et le vautour" : le photographe sur le banc des accusés

"La fillette et le vautour" : le photographe sur le banc des accusés

Cet été, "l'Obs" revient sur les photos qui ont marqué l'histoire. A la une des journaux, dans les pages de nos livres d'histoires, voire arborées fièrement sur nos t-shirts, elles ont fait le tour du monde. Mais connaissez-vous l'histoire secrète de ces clichés mythiques ?

Devenue un symbole de la famine en Afrique, cette terrible photo a été prise en mars 1993, dans le village d'Ayod, dans le sud du Soudan (l'actuel Soudan du Sud), par le photographe sud-africain Kevin Carter, 33 ans. On y voit un enfant soudanais famélique, affreusement affaibli, qui ne parvient même plus à se déplacer. Derrière lui, un vautour semble guetter le moment où il pourra se jeter sur sa proie, prostrée et trop frêle pour se défendre.

Lorsqu'il est témoin de cette scène, d'une puissance symbolique sans pareil pour témoigner de la famine qui frappe la région, le photographe appuie sur le déclencheur. Il prendra au moins cinq photos.

Kevin Carter attend même une vingtaine de minutes, espérant que le charognard déploie ses ailes et accentue encore plus la force de cette image, assure "Le Monde" qui était revenu en 2013 sur cette "si pesante image". Le vautour, immobile, n'ouvrira finalement pas ses ailes. Après de longues minutes, le photographe décide de chasser l'animal avant de s'éloigner de la scène et de s'effondrer en larmes.

Lorsque son ami et collègue Joao Silva, qui était aussi présent dans le village, le retrouve, il est sonné :

Le "New York Times" publie la photo dans son édition du 26 mars 1993. Elle accompagne un article de la grande reportrice Donatella Lorch sur la situation du pays. La légende de la photo est alors très succincte : "Une petite fille, affaiblie par la faim, s'effondre sur le chemin d'un centre d'approvisionnement alimentaire à Ayod. A côté, un vautour attend."

L'impact de l'image est immédiat, rappelle "Le Monde" : "Le journal reçoit alors quantité de courriers pour connaître le sort de l'enfant sur l'image si bien qu'un éditorial doit être rédigé quelques jours plus tard pour informer que l'enfant a pu regagner le centre mais que l'on ne sait pas s'il a survécu."

Le 12 avril 1994, soit un an après presque jour pour jour, Kevin Carter remporte le prix Pulitzer. Ce prix, extrêmement prestigieux, symbole de la reconnaissance de la profession pour son travail, s'accompagnera d'une pluie de critiques acerbes. Toute une partie du public et de la presse américaine reprochera au photographe un prétendu manque d'éthique. Kevin Carter, qui reconnaît ne pas avoir aidé le jeune enfant, est présenté par certains comme un charognard plus méprisable encore que le vautour :

Le matin du 27 juillet 1994, quelques mois après avoir reçu son prix Pulitzer, Kevin Carter se suicide en s'empoisonnant au monoxyde de carbone dans sa voiture. Il n'aura jamais cherché à s'expliquer sur sa photo. Sa mort renforce les critiques : n'est-ce pas le poids de la culpabilité qui l'a poussé à se suicider ?

Après une énième polémique en Espagne autour de la photo d'une femme nue, étendue sur un trottoir en Haïti, un photojournaliste du quotidien "El Mundo", Alberto Rojas, s'est mis en quête, en 2011, de trouver des informations sur le contexte du cliché de Kevin Carter.

Alberto Rojas rencontre d'abord le photographe espagnol José Maria Luis Arenzana, qui était également présent à Ayod en 1993. Pour le photojournaliste, qui avait pris une photo similaire, l'enfant sur le cliché de Kevin Carter n'était pas abandonné à son sort. Il était à quelques pas seulement de ses proches et du centre d'approvisionnement. Le petit bracelet autour de son poignet droit prouve par ailleurs qu'il était pris en charge par une organisation humanitaire. A priori, Kevin Carter n'aurait donc rien pu faire de plus pour l'enfant.

Après une enquête de plusieurs jours au sud du Soudan, Alberto Rojas retrouve finalement le père de l'enfant - un petit garçon et pas une petite fille - dans un hameau près d'Ayod. Là-bas, personne n'a jamais vu la photo de Kevin Carter. Et personne, non plus, ne s'étonne d'y voir un vautour, car ils étaient très nombreux dans la région à l'époque. Le père de Kong Nyong, comme s'appelait le garçonnet, confirme par ailleurs que sa tante se trouvait à quelques mètres de lui (sa mère était morte en couches) et qu'elle faisait la queue pour obtenir la ration alimentaire que les volontaires de Médecins du monde distribuaient aux enfants du village.

Celui qui est depuis devenu un des sages du village assure au journaliste que son fils avait bien survécu à la famine mais était décédé quatorze ans plus tard de fièvres paludéennes. Par son enquête, Alberto Rojas redore l'appareil de Kevin Carter : le petit garçon n'est pas mort de faim, abandonné par un charognard de l'info.

Kevin Carter a 33 ans lorsqu'il prend à Ayod la photo qui le fera entrer dans l'histoire du photojournalisme. Né en 1960 à Johannesburg, il grandit en plein apartheid. Dès le milieu des années 1980, il abandonne son métier de photographe sportif pour témoigner de la répression du régime contre les émeutes des noirs dans les townships. Il prend alors la première photo d'un homme victime du supplice du pneu enflammé.

Dans les années 1990, il fonde avec trois autres photographes (Ken Oosterbroek, Greg Marinovich et Joao Silva, qui perdra ses deux jambes en 2010 en Afghanistan) le Ban-Bang Club, une association qui leur permet d'unir leurs forces pour documenter les dernières heures de l'apartheid et la période de transition que connaîtra le pays. Leur histoire fut même adaptée en film en 2010.

En 1993, accompagné de Joao Silva, il se rend au Soudan pour montrer l'horreur de la guerre civile et de la famine qui frappent le pays. Quelques jours après avoir reçu son prix Pulitzer, en 1994, il apprend la mort de son ami reporter Ken Oosterbroek, décédé d'une blessure par balle le 19 avril 1994, pris entre deux feux durant un reportage dans le township de Thokoza. Greg Marinovich est blessé le même jour.

Souffrant de dépression, accro à un sédatif, Kevin Carter, se suicide le 27 juillet 1994. Les quelques mots qu'il laisse sont confus et laissent planer le doute sur les motivations de son geste :

Renaud Février

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